Rares sont les pilotes qui n'ont pas succombé au mythe Ferrari. Parmi eux, Ayrton Senna, pourtant triple champion du monde, pilote chez Toleman, Lotus, McLaren et Williams. Mais Senna chez Ferrari ça aurait pu se faire ...
En 1994, Senna débarque chez Williams Renault pour gagner son quatrième titre mondial. Très vite, l'ambiance se refroidit pour plusieurs raisons
démotivation personnelle de Senna, lassitude psychologique due au retraite de Prost
perte des liens chaleureux tissés chez McLaren de 88 à 93avec notamment Jo Ramirez ou Giorgio Ascanelli. PRost avait déjà ressenti cela face à Patrick Head et Frank Williams.
et surtout, Senna apprend très tôt début 1994 (avant Frank Williams en personne) que l'équipe Benetton aura le moteur Renault en 1995. Briatore et Patrick Faureont conclu un accord sur trois saisons (95,96,97).Williams perd l'exclusivité du V10 de Viry Châtillon. Le Brésilien est furieux, il ne veut pas voir MichaelSchumacher équipé du même moteur que lui
début de saison désastreux sur le plan sportif (abandons au Brésil et à Aïda)
Se sentant trahi par Renault, le Pauliste envisage de quitter Williams, qu'il vient à peine de rejoindre. L'écurie de Didcot n'a jamais été experte en relations avec ses pilotes. Rosberg, Piquet, Prost, Mansell, Hill ont quitté l'écurie de Didcot fâchés.
Avec Julian Jakobi, Senna envisage déjà l'avenir et se projette chez Ferrari pour 1995 ou 1996. Il aurait aimé courir dans une voiture rouge frappé du cheval cabré, sur le fond jaune, couleur emblématique de la ville de Modène, ville natale d'Enzo Ferrari.
De même on lui prêtait l'envie de courir les 500 Miles d'Indianapolis. Fin 1992, après une saison épuisante chez McLaren Honda, Senna avait essayé une Penske sur le circuit de Firebird, près de Phoenix, suite à l'invitation d'Emerson Fittipaldi, son compatriote.
Le drame d'Imola ne lui en laissa pas le temps.
Pourtant, Senna avait déjà failli aller chez Ferrari ... en 1991. Voici l'histoire
En 1990, Ayrton Senna avait signé un protocole d'accord pour piloter chez Ferrari
C'est l'histoire d'un rendez-vous manqué, donc c'est une histoire triste. Elle tient en deux pages pieusement conservées par Cesare fiorio, l'ex directeur sportif de la Scuderia. Deux pages aux lettres mal alignées, mal imprimées, visiblement frappées, sur une machine portative et portant la trame d'un fax. Mais au bas de la seconde feuille, la signature attire le regard: Ayrton Senna!
"Par ce protocole d'accord envoyé le lundi 9 juillet 1990 depuis son domicile monégasque, témoigne Fiorio, Ayrton confirmait son intention de piloter pour Ferrari en 1991,avec option pour 1992 charge ensuite aux avocats de le traduire en contrat. Ayrton ne mentionnait qu'une broutille à corriger: l'emplacement de son sponsor personnel, Nacional, sur sa combinaison Ferrari aux couleurs Marlboro Lorsque ce fax est tombé dans mon bureau, j'ai ressenti une immense joie: après un an de tractations secrètes, Senna allait rejoindre la Scuderia."
L'ancien patron de Lancia en rallye s'était mis en chasse dès son arrivée chez Ferrari en 1989: "Je suis de ceux qui croient que ce sont les pilotes qui font gagner l'écurie, et non l'inverse.[...]"
Quelques semaines après sa nomination, Fiorio expose son plan au conseil d'administration de Fiat et au président de Ferrari, Piero Fusaro: aller chercher Senna et Prost chez McLaren.
Avec Prost, les tractations aboutissent rapidement. Le français [...] soupçonne Honda de favoriser Senna. [...] La position de Senna est différente. le pilote brésilien se sent très bien chez McLaren. Et son contrat porte jusqu'à fin 1990. "J'avais approché Ayrton lors du GP de Monaco 1989. Malgré son refus, je l'avais senti sensible à la légende Ferrari. D'ailleurs il n'a pas fermé la porte pour l'après-1990"
Le jeudi précédent le GP de France: "Sur le chemin du Paul-Ricard (en 1990), j'ai fait halte à l'aéroport de Nice. De là, je me suis rendu chez Ayrton à Monaco et lui ai proposé un protocole d'accord. Ayrton m'a posé beaucoup de questions: qui allait dessiner la prochaine Ferrari, pourrait-il disposer de tel ingénieur? L'argent ne lui posait pas de problème. Ses tarifs étaient ceux de l'époque. Pas plus que la perspective de côtoyer de nouveau Alain Prost. Il m'a juste demandé quatre jours de réflexion"Comme convenu, le lundi 9 juillet 1990 à 9h50, tombe à Maranello le fax signé par Senna. Fiorio avait réussi son invraisemblable pari: réunir Senna et Prost chez Ferrari en 1991
Alors que tout semble marcher, pourquoi ce projet échoue?
"A partir de ce moment-là, j'ai senti la situation m'échapper, poursuit Fiorio, soudainement amer. Prost s'était imposé au Paul-Ricard. Il a encore gagné sept jours plus tard à Silverstone. Attirés par l'odeur du succès, des gens qui se désintéressaient de la F1 chez Ferrari ont voulu leur part de gloire. notamment Piero Fusaro. J'avais eu le tort de ne pas l'avoir informé au jour le jour de mes négociations avec Senna. Il a cru que je voulais l'écarter. Nous étions en passe de remporter le titre. Et lui, il a décidé de me faire la guerre..."
Par une indiscrétion, venue de très haut dans l'organigramme de Ferrari, Alain Prost apprend le contenu des négociations menées secrètement avec Ayrton Senna. Il s'estime trahi par Fiorio: "Alain a cru que j'allais le remplacer par Ayrton. C'est faux. Mais il a préféré prêter oreille à ceux qui, chez Ferrari, jetaient de l'huile sur le feu." Passée la mi-saison 1990, Fusaro convoque Fiorio et lui annonce: "Nous ne faisons plus affaire avec Senna."En clair, Senna voulait Ferrari, mais Ferrari ne voulait plus de Senna..."Je l'ai vécu comme une sanction, analyse Fiorio. J'étais désavoué par ma direction après avoir mené à bien la mission qu'elle m'avait confiée. Comment l'annoncer à Senna? J'avais l'air d'un idiot. Officiellement la manoeuvre a échoué en raison d'un refus de Marlboro, qui ne voulait pas voir ses deux pilotes s'entredéchirer.
La vérité était tout autre: un acte politique dirigé contre moi, au sein de ma propre maison..."
Chez Ferrari, l'atmosphère devient électrique. La tension monte d'un cran à Estoril: au départ, Mansell tasse Prost contre le mur des stands et s'envole vers la victoire. Prost tient rigueur à Fiorio de n'avoir pas pu instaurer une discipline d'équipe. Le titre se joue à Suzuka. Senna éperonne froidement la Ferrari du français au premier virage.
L'épilogue de la saison 1990, à la lumière des révélations de Fiorio, prend un étrange relief:Ayrton aurait-il agi ainsi s'il avait déjà signé chez Ferrari pour 1990? "J'avais réuni une équipe de rêve, conclut Fiorio. D'autres que moi, chez Ferrari, n'en ont pas voulu. Quel gâchis! Car avec Prost et Senna, nul n'aurait pu battre Ferrari en 1991
Dans cette histoire, il n'y eut pas de gagnants. Cesare Fiorio, miné par le désaveu de sa direction et la défiance de Prost, quitta Ferrari début 1991. Alain Prost fut licencié à la veille du GP d'Australie 1991 au motif de propos inconvenants tenus envers Ferrari. Enfin, Ayrton Senna ne pardonna pas l'offense et ne renoua jamais les liens rompus par Ferrari, lui qui aurait tant aimé piloter une F1 rouge...
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